Je ne sais pas. Je ne peux pas.

Dans le noir, je devine ces doux yeux. Ils ne clignent pas. Je les trouve en amande, ils ne le sont probablement pas.

Grands ouverts, j’ai l’arrogance de croire que tu me fais le cadeau d’y voir ton âme toute entière. Juste revêtue de ton vêtement de naissance, tu es là, devant moi.

“Je ne sais pas. Je ne peux pas.”

C’est ta réponse à ma question. J’ai entendu, j’ai senti une limite, un blocage, une frontière entre l’envie et la capacité. Mais j’y ai aussi vu un espace et je m’y engouffre, j’ai le temps, je sens mon égo mis de côté depuis quelques millisecondes, vite, je peux donner de l’attention à ce que tu es, pleinement t’écouter.

Enfin juste “t’écouter”. Pourquoi ajouter “pleinement” ?
Pleinement écouter, c’est l’inverse de la litote, c’est dire plus pour exprimer moins. C’est dénigrer ce qu’est l’Écoute. C’est comme “je t’aime bien”, ou “je t’aime beaucoup.

Me prendre pour Jésus Rastafari l’espace d’un instant, empli d’un amour désintéressé, n’atténue pas mon ébriété ni d’avoir déjà oublié la moitié de la phrase la plus importante qu’il m’ait été donné d’entendre.

Elle ne peut pas, mais c’est quoi déjà la première partie ? Putain de merde, je vois un énorme shot de 5 ml de vodka à la place.

“Shot de vodka. Je ne peux pas.” Ça craint un max là.

Bob de Nazareth aurait exprimé sa perte de mémoire soudaine avec beaucoup d’amour, je me lance.

“Tu peux pas mais c’est quoi le premier truc t’as dit avant ?”

Syntaxiquement, c’est limite, reste ma bonne intention et, victoire, tu me répètes ta plus grande vérité du moment.
Got it, c’est bon, c’est capté, il n’y aura pas de troisième fois je te jure, c’est clair pour moi, je saisis la poignée, pousse un peu plus cette porte que tu as laissé entrouverte et entre silencieusement. Sous mes pieds la moquette est moelleuse et chaude.

Je te chuchote ma réponse.

“Ce sont deux choses différentes. Ne pas pouvoir, il n’y a aucun problème, on peut laisser de côté.
Ne pas savoir, ça, je ne te crois pas. Ferme les yeux. Sens. Pense à ça, imagine-le, ressens la réaction dans ton corps. Si c’est plutôt chaud ou froid. Ou neutre. Si c’est moelleux ou rêche. Si ton ventre se glace ou se détend à cette pensée.

Ton corps sait.

Écoute-le.”

Ton regard n’a pas quitté le mien, tu as écouté chacun de mes mots et maintenant tu te concentres sur toi. Je te sens ressentir.

Tu es belle.

Ah, ça y est. Le thérapeute en moi commence à merder, je me tais, n’en dis rien, déglutis ta soudaine beauté, reviens à tes yeux l’espace d’un instant puis ferme les miens. Je plonge en moi, dans mon propre corps, tiens, cette cuisse et cette épaule sont encore tendues.
Ce faisant, je plonge en toi, je t’imagine tâtonner dans le noir, les bras tendus, comme quand enfant, on se réveillait debout au centre de la chambre ou la tête au pied du lit, sans plus aucun repère, incapable de trouver l’interrupteur d’où jaillirait cette lumière rassurante.

Je m’élève, je vois ma bienveillance qui n’attend rien de tes prochains gestes. Nous en sommes juste à la première partie de ton assertion. Je ne sais pas. Slowly, slowly …
Vu de dessus, au côté de la bienveillance, je vois aussi un égo qui espérerait que tu le fasses. Il met la charrue avant les boeufs, d’un coup, il t’imagine savoir, pouvoir et faire.
Il anticipe, il projette. Mais est-ce de l’égo ? Oui si j’en tire un plaisir personnel. Mais peut-être puis-je aussi te souhaiter de pouvoir le faire pour ton plus grand bien, pour ce blocage que tu dépasserais, seule. Fais-le. Et je serais content pour toi ?

Je m’observe philosopher durant ce quart de seconde où j’ai déjà oublié mon corps. Je reviens à moi. À mon ventre qui se gonfle et effleure le drap à chaque inspiration. Je reviens à moi pour t’assister dans ton intériorité. C’est peut-être ça la systémie dont nous avons parlé ce soir entre deux verres de ce rhum trop sucré mais tellement divertissant par ses pépins de fruits de la passion à croquer uns à uns.

J’ouvre les yeux et replonge dans les tiens instantanément. Le noir est à présent pénombre, je distingue cette courbe très fine, très féminine, qui traverse joue et pommette pour arriver au coin de l’oeil.
Tes cils battent l’air. Je sens ton combat interne et silencieux, peut-être as-tu senti, peut-être maintenant sais-tu, du moins en partie. Peut-être la réponse ne t’arrange pas et tu aurais aimé ressentir le contraire. Peut-être les choses sont claires à présent et tu t’attaques au dilemme de la deuxième partie du problème. Peut-être t’endors-tu petit à petit, après tout la vodka pulse aussi dans tes veines, célébrant toutes ces Russies qui coulent en toi.

De longues secondes s’écoulent, je m’endors, cette fois-ci, plus d’égo espérant tes actes, je pense bien à moi et me souhaite une douce nuit, je te souhaite le meilleur dans ton combat, bon courage, tchô, à domani, good luck my friend, so long Marianne, je prends le large, on se revoit demain.

J’ai entendu avant de sentir ou voir.

Le froissement du drap, l’effleurement de la peau, puis ton regard qui change imperceptiblement, pour célébrer à présent l’absence de doute, la victoire du mouvement sur le blocage, de la liberté sur la peur.

Ton corps se meut.

Tu le fais.


Andy Shauf – The Magician